Interview

Kalou : « Drogba et Eto’o ont poussé le football africain au-delà de ses limites »

Salomon Kalou est un professionnel, un vrai. Au micro de FIFA.com, l’attaquant du Hertha Berlin et des Éléphants évoque ses souvenirs de la CAN, sa carrière, et l’héritage de Drogba et Eto’o.

Auteur : mardi 20 janvier 2015 15:22

Salomon, la Côte d’Ivoire est sur le point de faire son entrée dans la CAN 2015. Quelle est généralement l’ambiance dans un quartier ivoirien avant cet événement ?
C’est toute une préparation. Tout le monde ne parle que de ça, on se réunit et on vérifie la télévision. On décore les maisons. Et tout le monde porte des capes orange, des maillots orange. A chaque fois, on fait tout ce qu’on peut pour, de chez nous, pousser notre pays vers la victoire. C’est une grande fête, on voit tout le monde dans la rue en orange-blanc-vert, des soirées s’organisent pour regarder les matches ensemble, il y a des fêtes, de la musique… C’est un peu comme un grand carnaval dans tout le pays chaque fois que la compétition approche.

Maintenant que vous êtes du côté des joueurs, cet enthousiasme a-t-il un peu disparu ?
Oui, ça me manque beaucoup. Quand on devient joueur professionnel, on perd un peu cette passion, on voit le tournoi autrement, on est concentré et on a des objectifs. On perd le côté jovial et festif de la CAN, on a juste envie d’en découdre et on attend que la compétition commence. Quand on est supporter, on vit cette passion, cette montée en température petit à petit jusqu’au coup d’envoi du premier match, et après on vit passionnément chaque seconde de la compétition. J’adorais cette ambiance.

Dans le Groupe D, vous allez affronter la Guinée, le Mali, et le Cameroun. Ce troisième match sera sans Didier Drogba ni Samuel Eto’o, qui ont tous deux pris leur retraite internationale. C’est un peu comme un Real Madrid - Barcelone sans Messi et Ronaldo…
(rires) Oui, c’est sûr qu’on peut le décrire comme ça, c’est difficile à imaginer ! Mais c’est comme si on imaginait il y a quelques années un Barça sans Ronaldinho, et un Real sans Zidane. Pourtant aujourd’hui, il y a Messi et Ronaldo. Dans les grandes équipes, il y aura toujours des joueurs pour prendre la relève. Même si Didier et Samuel manqueront énormément aux deux équipes, un Côte d’Ivoire - Cameroun est toujours un gros match, et ça ne date pas d’hier. Il y a une grosse rivalité et elle continue même après les départs de ces deux grands joueurs.

Drogba et Eto’o ont-ils été les modèles de toute une génération d’enfants africains ?
Ces deux joueurs ont poussé le football africain au-delà de ses limites. Aujourd’hui, Eto’o et Drogba ne représentent pas seulement la Côte d’Ivoire ou le Cameroun, ils représentent la réussite de tout un continent et ont servi d’exemple à des jeunes de toute l’Afrique, et pas uniquement dans le football. Le fait qu’ils aient réussi avec leur pays, mais aussi dans les grands clubs où ils sont passé, ça ouvre des portes pour nous. Grâce à eux, quand un joueur africain arrive dans un club, on le respecte davantage. Ils ont montré le meilleur exemple de ce qu’on peut attendre d’un joueur africain.

A la Coupe du Monde de la FIFA, Brésil 2014, la Côte d’Ivoire avait Drogba, le Cameroun avait Eto’o, l’Argentine avait Messi, le Brésil avait Neymar, le Portugal avait Ronaldo, mais c’est l’Allemagne - qui avait une équipe - qui s’est imposée. Est-ce la meilleure preuve que le succès est collectif ?
Avoir les meilleurs joueurs, ça ne suffit plus pour gagner. Il faut toute une organisation et une cohérence pour gagner une compétition. Quand on prend le palmarès de toutes les grandes équipes dans l’histoire, l’Allemagne et l’Italie sont deux équipes qui arrivent toujours très loin, voire au bout, parce qu’elles ont toujours eu une bonne organisation et une mentalité de gagnant. Pourtant, aucun de ces deux pays n’a jamais eu d’immenses joueurs, comme l’Argentine ou le Brésil. Avoir un grand joueur dans une équipe, ça aide, mais ce n’est pas une garantie de remporter des tournois automatiquement.

Du coup, les Eléphants peuvent-ils être plus forts et gagner le tournoi sans Didier Drogba ?
C’est sûr qu’on perd un atout, on est peut-être moins favoris parce que les gens se disent qu’on est moins forts sans Didier. Mais nous restons une équipe soudée, et on peut être encore meilleurs collectivement et gagner le tournoi. A un moment donné, on s’est peut-être trop reposés sur nos individualités au détriment de notre collectif. Sur certains matches plutôt faciles, ça nous a suffi pour gagner. Mais à chaque fois qu’on est tombés sur des équipes mieux organisées que nous, comme l’Egypte ou la Zambie, on a eu du mal à passer. Ils avaient une organisation et un collectif très fort, et nous n’avons répondu que par nos individualités. Ça nous a causé beaucoup de problèmes.

Hervé Renard a réussi justement à gagner la CAN avec la Zambie sans star. Voyez-vous en lui un homme capable de rapporter le trophée en Côte d’Ivoire ?
Oui, j’en suis persuadé. Il a l’expérience de l’avoir déjà gagnée, et c’est plus facile de réécrire l’histoire quand on l’a déjà écrite par le passé. Rien n’arrive au hasard. S’il a réussi à gagner une CAN avec une équipe moins forte, il peut le répéter avec la Côte d’Ivoire.

Vous avez évolué six saisons à Chelsea, sans jamais être titulaire indiscutable. Auriez-vous eu une meilleure carrière en étant titulaire dans un plus petit club, plutôt que remplaçant dans un grand ?
Je suis arrivé à Chelsea très jeune, j’avais 20 ans, et il y avait de grands joueurs de qualité et d’expérience qui étaient là depuis longtemps. J’ai appris à leurs côtés au quotidien, ils m’ont aidé à progresser. Mais j’ai gagné des titres là-bas, et pas en restant sur le banc ! J’ai mis 60 buts en six ans. Pour quelqu’un qui était jeune et pas titulaire, j’estime que ce sont de bons chiffres... Rester six ans dans un tel club, qui avait des moyens et qui pouvait acheter chaque année deux grands attaquants, et réussir à toujours y avoir ma place, c’est quelque chose dont je suis fier et qui m’a fait mûrir.

Une rumeur prétend que vous êtes arrivé avec un appareil photo à votre premier entrainement à Chelsea…
(rires) Ah non ! Ça ne s’est pas passé comme ça ! Je suis arrivé et on partait en stage aux Etats-Unis. Moi je n’y étais jamais allé, c’était ma première fois, on allait à Los Angeles, alors j’ai ramené mon appareil avec moi. Donc les gens ont déformé, on a dit que j’étais arrivé avec un appareil pour prendre des photos avec les grands joueurs et on m’a chambré. Mais un joueur comme Didier, ou d’autres, je les connaissais bien avant de signer à Chelsea ! Donc c’était uniquement pour prendre des photos et garder des souvenirs des Etats-Unis. Il faut rétablir la vérité ! (rires)

Depuis aôut 2014, vous jouez au Hertha Berlin. Quel bilan tirez-vous de votre première partie de saison dans le "championnat des champions du monde" ?
C’est un championnat de haut niveau, je pense du même niveau que l’Espagne. Mais je place l’Angleterre un cran au-dessus, car il y a plusieurs équipes qui se battent en haut du classement, tandis qu’en Allemagne, le Bayern Munich, avec les joueurs et les moyens qu’il a, domine largement. Mais derrière, le niveau général est relevé, les stades sont remplis, les pelouses sont belles, c’est du haut niveau. Le jeu est ouvert, donc un attaquant qui arrive à bien se placer devant le but peut marquer beaucoup. Je suis arrivé fin août, quand la saison était déjà bien entamée, et je n’ai passé que trois mois pleins au club. Je n’ai pas beaucoup joué, seulement sept matches en tant que titulaire, mais j’ai marqué cinq buts. Et avec les qualifications et maintenant la CAN, j’ai l’impression que j’ai passé plus de temps en sélection qu’avec mon club ! Donc je n’ai pas vraiment eu le temps de m’installer. Mais chaque année de CAN, quand un joueur change de club, c’est souvent comme ça.

Le maintien est-il un objectif qui vous convient alors que vous avez toujours joué le haut du tableau?
C’est l’objectif du club, donc c’est le mien, à 100 %. Je suis là pour aider le club à l'atteindre. Ça ne me dérange pas d’aider le club à se maintenir. Après, c’est sûr que quand on a touché le haut, on veut toujours rester à ce niveau-là. Mais ça se fera petit à petit. C’est une saison de transition, et la saison prochaine, moi-même et le club, nous aurons d’autres objectifs.

Quels souvenirs matériels gardez-vous de votre carrière ?
Je collectionne les maillots que j’échange avec mes adversaires, et je garde certains ballons. J’ai celui de la finale de la Ligue des champions, celui avec lequel j’ai mis trois buts en Hollande, celui avec lequel j’ai mis trois buts en Angleterre, et trois buts en France. Maintenant j’attends celui du match où je mettrai trois buts en Allemagne ! (rires) Mais de tous mes objets, le plus précieux, c’est le maillot que j’ai échangé avec Messi aux Jeux Olympiques de 2008, lorsqu’on a joué contre l’Argentine. C’est celui qui a le plus de valeur, parce qu’à l’époque, il portait le numéro 15. Maintenant, il joue avec le 10, mais ça fait bizarre de voir un maillot avec le nom de Messi, et un autre numéro dessus. C’est un collector !

Vu d’Europe, on ne prend pas vraiment au sérieux les sorts, les grigris ou les marabouts. Cela fait-il partie du quotidien en Afrique, et en particulier dans le football ?
Ah oui, bien sûr, ça existe, c’est une part importante de notre culture, et ça prend évidemment beaucoup de place dans le football. Bien sûr, certains y croient plus que d’autres. Mais tout le monde a sa petite croyance. Quand on joue en Europe, avec toute l’organisation et la professionnalisation et aucun détail qui n’est laissé au hasard, cela perd un peu de son importance. Car malgré toutes les croyances et les superstitions, quand on parvient à faire une carrière entière à un haut niveau, le seul critère qui compte, c’est le travail. Il n’y a que le travail qui peut t’emmener là. Quand on travaille, on progresse. Si on s’arrête de travailler, aucun grigri ne pourra nous faire progresser. Alors oui, les sorts et les croyances sont très importants, mais le meilleur grigri, c’est le travail…

De nombreux joueurs africains évoluent en Europe pendant que leur pays est ou a été en guerre. Comment vit-on au quotidien cette situation, que vous avez connue en Côte d’Ivoire ?
C’est sûr que c’est compliqué de se concentrer quand on sait que sa famille est là-bas, et qu’on est coupé d’eux, sans nouvelles. En 2011, mes sœurs et ma mère avaient pu se réfugier au Togo, mais je suis resté plusieurs jours sans nouvelles de mon père. On est tout le temps collé à son téléphone pour essayer d’avoir des nouvelles. Ça fait peur, et même si tout se passe bien au club, on ne peut pas être heureux quand sa famille et son pays sont dans la souffrance.  Quand on porte le maillot des Eléphants, c’est une responsabilité parce qu’on sait que le football a un grand pouvoir dans la paix et la réconciliation. Il y a beaucoup de choses qui nous partagent, et le football est l’une des rares qui rassemblent tous les Ivoiriens. Donc porter ce maillot, c’est un honneur et une responsabilité. Le football, c’est beaucoup plus qu’un sport, c’est une représentation du pays. Alors on sera aimé et respecté si on le fait bien. Mais c’est à double tranchant, si ça ne se passe pas bien…

                                                                                         IN FIFA.com

Publié dans : Kalou Drogba Eto’o

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