Interview

Djebbour : «Certains ont travaillé en dessous de la table pour contrer ma venue en Equipe nationale»

«Cette génération est talentueuse mais son dévouement pour le pays est beaucoup moins réel»

Auteur : Moumen Ait Kaci Ali mercredi 08 juillet 2015 23:04

Sans tabou ni langue de bois, l’attaquant de l’AEK Athènes, Rafik Djebbour, aborde plusieurs sujets qui concernent l’Equipe nationale. Dans cet entretien exclusif qu’il nous a accordé, le joueur formé à Auxerre revient sur la difficulté des Algériens à s’imposer en France. Djebbour parle aussi de sa mise à l’écart du Mondial et de sa relation avec la nouvelle génération de joueurs de l’EN. Rafik estime en toute franchise que l’amour du pays doit être le dominateur commun entre les locaux et les émigrés. 

Merci Rafik de nous accorder cet entretien, on aimerait d’abord avoir de vos nouvelles…
Je vous remercie, tout va pour le mieux. Vous connaissez mon attachement pour ce pays qui m’est cher et franchement, je suis très heureux d’être à Alger pour passer quelques jours de Ramadhan avec mes amis algériens. C’est un plaisir de partager cette joie avec mes compatriotes. 
Comment vous passez vos journées de Ramadhan ici en Algérie ?
Hamdoulilah ! J’ai envie de dire que le Ramadhan est plus facile ici en Algérie qu’en France parce que tout le monde va dans le même sens. Tout le monde jeûne ici en Algérie et il y a un contexte agréable, donc psychologiquement, c’est plus facile de le faire. Après, venir en Algérie est toujours magique, c’est un moment fort.
Vous êtes de la région de Chlef, l’ASO jouera en Ligue 2, un commentaire ?
Je tiens tout d’abord à passer un bonjour à tous les habitants de la région de Chlef, la ville natale de mes parents, et à tous les Algériens en général. Après, j’ai suivi le parcours de l’ASO et malheureusement, je suis déçu, parce que je pense que cette équipe avait un grand potentiel pour bien représenter la ville. 
Vous avez vécu cela comment ?
J’étais vraiment triste parce que je crois que cette année, l’ASO a manqué de régularité, comme plusieurs clubs d’ailleurs. Donc voilà, j’étais touché par cette descente. J’espère qu’elle remontera rapidement et représentera Chlef comme il se doit. 
Cette année, la FIFA a qualifié le championnat algérien de fou, à 10 journées de la fin, le leader n’était pas encore assuré du maintien, avez-vous suivi cela ?
Bien sûr, on en parlait tous les jours en Chypre avec mes amis. Les joueurs venaient me coir pour me dire que ce qui se passait dans le championnat d’Algérie était un truc de fou. Entre le premier et le dernier, il y avait je pense 8 points d’écart, mais c’est vraiment dingue. Donc cette année, il y avait de la folie dans ce championnat. Je pense que c’était quelque chose d’unique, mais malheureusement l’ASO est descendue, je suis triste. 
Certains pensent que cela est dû à la faiblesse du championnat et au niveau des joueurs, est-ce votre avis ?
Ecoutez, pour moi quoi qu’on dise, c’est une preuve qu’il y a un bon niveau et de belles choses à faire dans le championnat algérien. Maintenant, on veut tous voir des équipes plus régulières. On ne peut pas admettre de voir l’USMA qui était champion sortant régresser de la sorte ou bien le Mouloudia qui s’est battu toute l’année pour ne pas descendre. 
L’histoire était belle pour vous en 2009 et en 2010, est-ce que vous pouvez revenir brièvement sur cette épopée ?
Il y a tellement de souvenirs à raconter ! On aimait tellement l’Equipe nationale et le pays qu’on profitait de chaque moment passé ensemble, donc ce n’est pas simple de trouver un moment magique par rapport à un autre. On vivait en communauté, vraiment, c’était là qu’on comprenait mieux ce que signifiait la fierté d’être algérien. Aujourd’hui malheureusement, je pense qu’il y a très peu de personnes qui peuvent comprendre ce sentiment, parce que le contexte est différent.  
Rafik, vous avez connu pratiquement les deux générations, où se situe vraiment la différence entre cette équipe qui a franchi un cap et la vôtre, celle des Bougherra, Yahia, Belhadj,  Ziani et Matmour ?
Si on veut vite résumer rapidement et brièvement cela, je dirai qu’il y avait une équipe de cœur et celle-là est une équipe de talent. Je pense qu’aujourd’hui, il y a plus de talent et moins de cœur, et à l’autre époque un peu mois de talents mais énormément de cœur. 
 Justement, on ne comprend pas trop ce manque de cœur, comment peut-on l’expliquer ?
Ecoutez, honnêtement et en toute franchise, de toute façon tout le monde me connaît, je ne mâche pas mes mots, je suis connu pour ça. Au jour d’aujourd’hui, en Equipe nationale, il y a un manque flagrant de nationalisme de la part de certains joueurs et un manque de respect au drapeau.  Il n’y a rien à dire, cette équipe est talentueuse mais le dévouement pour le pays est beaucoup moins réel. 
C’est peut-être la faute aux anciens, c’est pourquoi on a regretté votre absence durant certains tournois où vous auriez pu jouer un rôle fédérateur…
Oui, bien sûr, je crois que chacun de nous doit se sentir impliqué autant que la Fédération algérienne de football parce que quand on veut ramener de nouveaux joueurs à l’Equipe nationale et faire progresser notre sélection, il ne faut pas oublier l’objectif premier, à savoir leur expliquer qu’ils sont les ambassadeurs de l’Algérie. Sportivement, ils l’ont très bien représentée mais il faut qu’ils comprennent qu’on appartient à un pays, à une communauté, à un peuple qui est derrière eux aussi. Avoir du talent, réaliser des exploits est une chose, et aimer les gens qui t’aiment est une autre. 
Cela rappelle un peu cette communion joueurs-supporteurs qui a fait tomber l’ogre égyptien…
Ecoutez, Wallah je ne suis pas là pour descendre cette génération, au contraire, je veux les encourager. Ils vont  réaliser d’autres exploits inch’Allah parce qu’ils sont talentueux, mais je veux juste qu’ils comprennent où ils ont mis les pieds. Il faut connaître l’histoire de ton pays, et aimer l’Algérie comme il se doit. Il faut combattre pour une unité. Je veux leur dire qu’avec le talent qu’ils ont, s’ils arrivent à mettre la même haine et la même rage qu’on avait en 2010, ils iront plus loin qu’ils le pensent. Aujourd’hui, l’équipe d’Algérie est très forte, ils doivent réaliser ça. 
Sans les anciens, ça ne peut aboutir, c’est l’avis de grands spécialistes…
C’est exact ! Il faut une bonne partie des anciens pour savoir les encadrer, les diriger et les soutenir dans la difficulté et surtout leur inculquer les valeurs qu’on a héritées. Si j’ai un rôle à jouer, je viendrai, je suis un soldat de l’Algérie. 
Et si on vous fera appel, vous allez revenir ?
Quand on m’appelle, je répondrai présent quel que soit X. Je n’ai aucun souci avec personne, j’aime ces joueurs-là, il faut rendre hommage aussi à certains d’entre eux pour avoir choisi  l’Algérie alors qu’ils avaient l’opportunité de jouer pour l’équipe de France, même si jouer pour son pays n’est pas dénigrant. On a prouvé qu’on fait partie des géants africains et qu’on pouvait rivaliser avec les meilleures équipes du monde. Regardez nos joueurs, ils sont presque tous convoités par de grands clubs. 
 Buteur en Turquie, en Grèce, en Chypre, souvent décisif en Ligue des champions avec l’Olympiakos, mais cela ne suffit pas pour vous afin d’intégrer la sélection, comment vous le prenez ?
Franchement, je sais que j’ai le potentiel d’être en sélection d’Algérie, aussi bien sportivement qu’humainement. 
Fekir a choisi l’Algérie, avant de se rétracter, pour s’engager avec la France, votre point de vue ?
Je ne suis pas là pour débattre du choix de Fekir, je ne suis pas proche de lui. Mais je pense et j’espère qu’il est bien entouré et je respecte son choix. Après, c’est vrai, personnellement ça m’a attristé un petit peu, parce que je pense que j’aurai bien voulu le voir porter les couleurs de l’Algérie. Après, il y a que Dieu qui sait lire dans les cœurs. Il y a forcément eu des pressions, on ne peut pas changer d’avis en moins de 24H. J’espère qu’il fera une grande carrière, c’est un Algérien mais pas nationaliste, il n’a pas joué pour l’Algérie. 

Vous comprenez Anthar Yahia qui a dit qu’il ne peut comprendre quelqu’un qui met du temps à rendre sa réponse pour endosser le maillot national…
Bien sûr, parce que Anthar parle comme un nationaliste. Je viens de le dire, on est des soldats au service du pays. Personne ne doit prendre l’Algérie de haut. T’es convoqué, tu viens, tu te bats et tu repars. C’est valable pour tout le monde, qu’on soit des locaux ou des émigrés, c’est pareil. 
C’est peut-être cet esprit qui manque ?
 J’aimerais bien pouvoir le communiquer. Moi lorsque j’étais en sélection, je le faisais bien, c’est pour cela d’ailleurs que Vahid Halilhodzic a hésité longtemps, avant de m’écarter du Mondial. Après, je ne tiens rancune pour personne. Je pense que tout le monde a compris mon engagement pour l’Algérie, et si je peux aider ce groupe ou d’autres joueurs à venir jouer pour l’Algérie, je le ferai avec plaisir et je leur expliquerai ce que signifie porter le maillot national.
En abordant Vahid, certains n’ont pas compris aussi votre mise à l’écart, vous lui en voulez toujours ?
Ecoutez, sportivement et humainement, j’aurai pu apporter un plus. Halilhodzic l’a compris, il m’a appelé pour m’expliquer. Il a été franc avec moi, il m’a dit honnêtement que c’était dur pour lui de m’annoncer que je ne serai pas du groupe pour le Mondial. J’ai trouvé cela comme un signe de respect. Il a été très honnête avec moi, et ça, je l’apprécie. Maintenant, je sais qu’il y a d’autres personnes en Equipe nationale qui sont contre ma venue. 
Pourquoi ?
Je les dérange peut-être parce que je suis quelqu’un qui possède un certain caractère et une certaine notoriété au regard de certains jeunes joueurs. 
On ne comprend pas comment un joueur qui claque des buts en Ligue des champions puisse se retrouver sur le banc en sélection ?
Moi aussi, je ne comprends pas ! Je marque contre Dortmund, Arsenal en Ligue des champions et je ne joue pas en Coupe d’Afrique. Après, allez m’expliquer comment d’autres joueurs sont pris à la CAN et moi non ! Je sais que certaines personnes ont toujours travaillé au dessous de la table pour contrer mon retour en EN, et c’est dommage. Moi je reste authentique, je ne tiens rancune à personne. L’Algérie, c’est ma vie, c’est tout ce que j’ai voulu dans ma vie.
Un mot sur le départ d’un autre cadre, Madjid Bougherra, à la retraite ?
Il est très gros lui, c’est fini, il ne peut plus supporter ses kilos de plus (rires). Non, Madjid est connu, c’est quelqu’un de nationaliste et dévoué pour son pays. Pendant tout son passage, il a toujours été cette pierre qui manquait à l’édifice. C’est le meilleur exemple pour ces jeunes, c’est vraiment dommage qu’il soit parti à la retraite à 33 ans. Je pense qu’il peut encore donner à l’EN. C’est incroyable, certains se permettent de polémiquer sur l’âge des joueurs, mais il faut arrêter, un gars comme Madjid peut apporter à cette sélection, pas uniquement sur le terrain. C’est un vrai leader. 
Pour votre part, vous allez rejoindre l’AEK Athènes, comment s’est effectué ce retour ?
C’est un club que je connais et un président, qui est un ami, qui m’a sollicité. Donc je ne pouvais pas refuser. Maintenant, je suis très content de retourner à l’AEK et je vais essayer de contribuer au retour au premier plan de ce grand club grec. C’est le retour au pays, j’ai envie de dire. Après l’Algérie, la Grèce est le pays du cœur qui m’a donné beaucoup de joie et respecté. Je suis autant aimé en Grèce qu’en Algérie, et ça fait plaisir d’être bien considéré là-bas. 
Pourquoi l’AEK, alors que d’autres équipes vous voulaient ?
Ecoutez, l’AEK est un grand club. Ce n’est pas évident de jouer une équipe en Europe qui fait plus 60 000 supporters par match. Le président m’a donné les clés de l’équipe, donc c’est un grand honneur pour moi. Je ferai tout pour relever l’AEK Athènes. 
Vous avez aussi marqué votre passage au Sivasspor avec un certain Roberto Carlos ?

C’est vrai, j’ai connu l’un des meilleurs entraîneurs dans ma carrière. Roberto Carlos n’est plus  à présenter, c’est le meilleur arrière gauche du monde. Il me respectait beaucoup, il voulait vraiment que je reste. Après, lorsqu’on reçoit des éloges de Roberto Carlos, Karembeu et Kovacevic et d’autres, ça fait un boom au cœur, c’est des personnes qui ont marqué le football international. C’est pour ça que les deux ou trois petits amateurs qui me critiquent ne sont pas si importants pour moi.  
Votre passage à Nottingham, vous le jugez comment ?
C’est un mauvais souvenir, parce que j’estime que j’ai été trahi par certaines personnes. Et se faire trahir à quelques mois de la Coupe du monde était un coup dur pour moi. Je n’aurais jamais dû quitter Sivasspor. C’est à cause de mon transfert à Nottingham que j’ai raté le Mondial, Halilhodzic me l’a bien expliqué. Mais bon, c’est le mektoub !
Rafik, que pensez-vous d’un gars comme Raïs qui sort un grand Mondial mais qui a des difficultés à intégrer un bon club en Europe ?
C’est inadmissible et à peine croyable. Lorsque vous voyez un gardien du Chili briller qui part au Barça, l’autre du Costa Riva ou je ne sais d’où atterrir au Real, on se dit que c’est injuste envers Mbolhi. On se dit que malheureusement, ce sont les seuls challenges proposés aux Algériens. 
 Madjid Bougherra a déclaré que s’il était un Brésilien, il aurait peut-être joué au PSG, peut-on comprendre que pour intégrer un grand club, il faut être 3 fois meilleur qu’un Brésilien ?
Dans le monde qu’on vit, le passeport joue énormément. Pour dire la vérité, en France, le passeport algérien n’est pas favorable à beaucoup de personnes. C’est dommage d’être perçu comme un étranger dans un pays où on a grandi. C’est navrant, mais Hamdoulilah, il existe d’autres pays qui apprécient le talent algérien. Je pense à Feghouli en Espagne, Brahimi avec Porto, Bentaleb avec Tottenham et Ghoulam à Naples. Vous voyez bien qu’ils n’ont aucune peine à s’imposer. Citez-moi un Algérien qui évolue dans un grand club en France ! 
Ghoulam est annoncé au Real et Arsenal, Brahimi est aussi annoncé au Bayern, vous croyez qu’ils peuvent franchir ce palier ?
Bien sûr. J’ai joué contre de grands joueurs en  Ligue des champions et je peux vous dire que Brahimi, Ghoulam et 4 ou 3 autres joueurs ont leur place dans ces clubs. Il faut juste leur donner de la confiance et les respecter comme on respecte les Brésiliens, les Argentins ou je ne sais qui d’autres. Il faut les mettre en valeur et vous allez voir qu’ils méritent bien d’atterrir au Bayern, au Real et à Arsenal. 
Vous étiez aussi proche d’un retour en France où de grands clubs suivaient vos performances…
C’est vrai, j’étais tout près d’un retour, seulement c’est malheureux de le dire, en France j’ai toujours été perçu comme un étranger. Après, je suis heureux en Grèce où on me respecte très bien. En France, lorsqu’on est Maghrébin, on ne vous paye pas bien, on préfère les autres étrangers. Je vous cite l’exemple de Belhanda, c’est un grand joueur, un super milieu de terrain,  mais il n’a eu que le Dinamo Kiev pour assurer son salaire. C’est une honte pour le pouvoir européen. 
On finira par cette vidéo qui a fait le buzz, on vous a vu fêter le titre de champion de Chypre Kalachnikov à la main…
Comme vous devriez le savoir, en Grèce on m’appelle le terroriste, parce que je fêtais mes buts en faisant un geste à la mitraillette. Donc, quelqu’un a ramené un Klash pour enflammer le public. C’était un moment de joie pour échanger avec mes fans, et certains en ont profité pour créer des problèmes, mais Hamdoulilah, ça s’est très bien passé.   
 Merci Rafik de nous avoir accordé cet entretien…
De rien, avec plaisir, et à la prochaine inch’Allah !

 

Publié dans : algerie bentaleb Feghouli ghoulam Brahimi Djebbour Fekir

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