Dossier

Madame Hemani :«A chaque fois qu’on sonne à la porte, la troisième de mes filles dit : C’est papa ! »

Maria est la fille ainée de Nabil Hemani: «Je t’aime papa, je ne t’oublierai jamais », la vérité sort de la bouche des enfants !

Auteur : A.A.A jeudi 10 juillet 2014 15:04

Samedi 6 juillet, 23h30, nous franchissons la porte de la somptueuse villa de feu Nabil Hemani. L’heure est comme suspendue, le temps figé, les objets et meubles inexpressifs, seul un écran plasma géant qui rediffusait France-Allemagne égaillait un tant soit peu les lieux. «Je n’ai plus la force de faire quoique ce soit, je reste dans ma chambre matin et soir. Je pleure tout le temps, seules mes filles me donnent encore la force de faire ce que toute maman devrait faire», nous dira plus tard sa veuve. Incontestablement, la vie est restée suspendue à ce fatidique jeudi 12 juin. Depuis, les choses sont restées telles quelles, bien que la vie de toute une famille est complètement bouleversée. Comme on dit, un seul être vous manque et tout est dépeuplé…

Smaïl Hemani a pris part dans un coin du vaste salon. Assis à l’extrémité d’un beau fauteuil en cuire, il regarde le match. Il a dû l’avoir déjà vu, mais donne néanmoins l’air de quelqu’un qui s’efforce à se concentrer sur quelque chose comme pour fuir à ses idées. Ses béquilles sont rangées à portée d’épaule. Il a été amputé de la jambe gauche il y a quelques mois. «J’ai passé sept mois à l’hôpital, Nabil ne m’a jamais laissé. Jusqu’à sa disparation, il m’assurait qu’il allait m’offrir une prothèse, bien que mon assurance pouvait s’en charger.» Nabil, un prénom qui fuse spontanément de toutes les bouches. Une manière de supplanter l’oubli, le pousser dans son dernier retranchement. On comprend qu’on veuille perpétuer sa présence.

Quand l’innocence rompt le silence

Dans le vaste séjour, ses trois grandes filles, sa nièce et son neveu courent dans tous les sens. Les éclats de rires viennent déchirer l’épais rideau de silence qui tapisse les lieux. Les deux plus âgés Maria, neuf ans et Marissa, six ans semblent s’être habituées à l’absence d’un père qu’elles n’ont de toute façon pas l’habitude de voir à la maison sept jours sur sept. Telle est la vie d’un footballeur. La moins jeune, Lina, trois ans, laissait entrevoir des airs de tristesse. A cet âge, les enfants sont plutôt boudeurs, capricieux, mais chez cette petite aux yeux grands comme des olives noires tout le temps larmoyants, il y a comme un air de deuil. Elle donne l’air d’une fillette triste de ne plus voir son père rentrer. Sa maman nous expliquera plus tard : «Chaque fois qu’on sonne à la porte, elle crie papppppaaaaa ! »

Expliquer la mort, ce n’est jamais un jeu d’enfant !

Comment expliquer la mort à un enfant. Quels mots employer pour donner un sens à cette justice terrestre ? «Je leur dis à chaque fois que votre papa est avec Dieu au Paradis, qu’il nous regarde de là-haut. Mais le jour où je les ai emmené se recueillir sur sa tombe, la grande s’est comme rebellée, elle a éclaté en sanglots. Elle ne comprenait pas comment son papa sensé être au ciel peut-il être là sous la terre. Elle s’est cachée le visage et a refusé de regarder», raconte sa maman.

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Madame Hemani : «Une partie de moi a été enterrée avec lui»

Madame Hemani est une femme meurtrie, mais encore debout. A 29 ans, à peine, elle a supporté ce qu’une femme trois fois plus âgée devrait ou pourrait supporter. Orpheline à 16 ans, épouse à 20 ans, maman pour la première fois à 21 ans, veuve à 29 ans, elle a vécu toute une vie en une dizaine d’année. Drapée d’un voile noir, la démarche ferme et la tête haute, elle vient nous saluer et prend place dans le salon, un peu en retrait, ses quatre filles avec elle, dont la plus jeune, Layane, 7 mois suce son pouce sur ses genoux. Une femme digne ! Pendant tout le temps qu’a pris ce reportage, elle s’est interdite de tout signe de faiblesse. Pourtant, elle a dit combien elle est meurtrie, qu’une partie d’elle est partie avec son mari, mais jamais de sanglots. Les soubresauts sont étouffés, les larmes refoulées. A peine a-t-elle écrasé une lorsqu’elle s’est rappelé le citronnier que son défunt de mari avait planté dans le jardin. D’une voix nouée par l’émotion : «Je ne sais franchement pas comment vais-je démarrer ma vie de zéro. J’appréhende beaucoup la rentrée sociale. Nous avions tant de projets pour nos filles …je ne sais pas comment faire (sic). Croyez-moi, une partie de moi a été enterrée avec mon mari. Y a que mes filles qui me donnent encore la force de continuer.»

«C’est un peintre qui l’a découvert au fond de la bouche d’ascenseur»

Alors que la plaie est encore ouverte, nous remuons le couteau. Que s’est-il passé exactement ? C’est qu’on a entendu plusieurs versions différentes sur les circonstances du décès du footballeur. «Nous aussi, on en a entendu dire. Il était rentré de ses vacances à Barcelone l’avant-veille, le matin, il est allé au siège du club pour négocier avec le président, il y resté un moment. Plus tard, il m’avait appelé pour me dire que le président n’était pas venu, il m’a demandé s’il manquait des choses à la maison, je lui ai établi à la va-vite une petite liste de courses à faire. Il m’a informé qu’il allait se rendre à un mariage d’un ami, mais qu’il ne tarderait pas. Avant, il m’a dit qu’il allait faire un saut chez un ami pour lui remettre une enveloppe contenant 90 euros. Quand il est monté, il est tombé dans la bouche de l’ascenseur. D’après la police, c’est un peintre qui l’avait découvert gisant au fond du trou. Ce n’est qu’une fois qu’on la sorti qu’ils l’ont reconnu. Ma belle sœur m’avait appelé alors au téléphone pour me dire que Nabil a été admis à l’hôpital Mustapha, qu’il avait chuté et s’est cassé le bras, que ce n’était pas grave. Je ne vous dis pas dans quel état j’étais. J’ai habillé mes filles dans la précipitation et je suis allée à l’hôpital. A mi-chemin, ma sœur m’avait appelé pour me rassurer. Mais aux urgences, j’avais trouvé un monde fou. Toute la famille était là, ses amis, des joueurs, des gens du quartier, c’est là que j’ai réalisé que quelque chose de grave s’est passée. D’autant que mon frère avait les yeux tous rouges. Seulement, je n’ai jamais imaginé une seconde que Nabil décèderait dans cet accident, quand bien même il était grave.» Un récit qu’on n’a pas forcément envie d’entendre tant l’émotion vous submerge à vous couper le souffle.

«Rien ni personne ne pourra combler le vide qu’il a laissé»

«Nabil était tout pour nous. C’était un mari, un papa, un frère, un ami aimant, il était toujours là pour nous. On était tellement proches que rien ni personne ne pourra combler le vide qu’il a laissé. Il remplissait la maison de joie et d’amour. A chaque fois qu’il rentre, vous l’entendez rire de loin. Il monte au premier avec une fille sur les épaules et les deux autres dans chaque bras. Il avait un cœur si grand.»

«A chaque fois qu’on sonne à la porte, la troisième de mes filles dit : C’est papa ! »

Comment expliquer à ses enfants que leur père est décédé. Il faudra naturellement employer des mots enfantins, un peu innocents et rusés. «A mes deux grandes filles, j’ai dit que leur papa est avec Dieu au Paradis, qu’il nous regarde de là-haut. Mais la troisième ne réalise toujours pas, à chaque fois qu’on sonne à la porte elle crie pappppaaa (sic). Pour elle, son papa va finir par rentrer.» L’habitude devra suppléer le manque et l’innocence devra faire le reste.

Mère et fille, même drame, même destin !

La femme de Nabil Hemani, a été persécutée une première fois par la vie alors qu’elle n’était pas encore adolescente. Son père, ancien footballeur aussi, fut assassiné un soir de Ramadhan de 1998 devant chez lui. «Je suis en train de vivre ce qu’a vécu ma mère il y a une quinzaine d’années en arrière. Elle s’est retrouvée du jour au lendemain veuve avec des enfants à sa charge. J’ai l’impression de vivre sa vie. Comme je l’ai dit, c’est mes filles qui me tirent vers le haut. Sinon, une partie de moi est enterrée avec Nabil.» Sans doute celle de l’épouse, car l’autre moitié, celle de la maman aimante et dévouée n’abdique pas. «C’est mes filles qui me tirent vers le haut, je résiste pour elles et je suis déterminée à les élever comme le voulait leur père. Je m’engage devant Dieu à prendre soin d’elles, c’est son héritage.»

C’était le mari, le père, le frère et le père de substitution

Orphelin de père et de mère, Nabil Hemani avait appris la responsabilité très jeune. Il avait porté sur ses frêles épaules sa famille. Il avait du temps à consacrer pour chacun. «Je suis l’ainé, mais c’était lui notre tuteur à tous. Il m’a tellement aidé. C’est grâce à lui que je me suis fait une situation, je ne m’en cache pas. Ce qui me déchire le cœur, c’est qu’il est parti sans que j’aie le temps de le voir. Les trente derniers jours, on s’appelait seulement au téléphone. La plaie ne se cicatrisera jamais», raconte son frère en pleurant.


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Ses sœurs : «C’était aussi notre père !»

L’une des versions invoquées concernant les circonstances du décès de Nabil Hemani, est qu’il était allé visiter un appartement dans une promotion immobilière en chantier qu’il voulait acquérir pour ses trois sœurs. C’est que le personnage est connu pour être aussi un frère aimant et un tuteur présent et responsable. «C’était aussi notre père», s’exclame sa grande sœur. «Après la mort de nos parents, c’est lui qui s’était occupé de nous. Il faisait tout pour que ne manquions de rien. Je ne pense pas qu’on pourra surmonter ça. Le décès de nos parents était un choc, mais on s’y fait avec le temps, mais la mort de Nabil nous a dépouillés.» Son autre sœur partage la même douleur : «Il était tout pour nous. Il nous aimait tellement. Il ne nous faisait aucune différence entre sa femme et nous. Il ne nous appelait jamais par nos prénoms respectifs, mais Khti (ma sœur, ndlr) nous quittait jamais ses lèvres…»

Smaïl Hemani (son oncle) : «Quarante-cinq minutes avant l’accident, je l’ai eu au téléphone»

Smaïl Hemani est l’oncle de Nabil, il était comme lui, ancien footballeur à l’OMR. C’est lui qui l’avait imprégné de l’amour de ce sport dont il fera son métier plus tard. «Nabil avait une place particulière dans nos cœurs, parce que c’est mon défunt père qui l’avait prénommé. Comme je n’ai pas d’enfants, je l’ai pris sous mon aile. Il avait un cœur si grand. Il m’était arrivé de le gronder parce qu’il a enfreint à certaines règles, mais le lendemain, il revient me voir avec le sourire comme si de rien était. Il savait passer l’éponge. Il n’était jamais rancunier. Figure-vous que quarante-cinq minutes avant cet accident, je l’ai eu au téléphone. Comme quoi la vie ne tient qu’à très peu de chose…» Témoigne cet oncle qui s’était acharné jusqu’à ce que Nabil Hemani devienne un joueur professionnel avec la carrière et le palmarès qui est le sien.

«Je t’aime papa, je ne t’oublierai jamais », la vérité sort de la bouche des enfants !

Maria est la fille ainée de Nabil Hemani, à neuf ans, elle fait le deuil de son père comme une femme. Alors qu’elle avait refusé dans un premier temps de s’exprimer, plus par timidité qu’autre chose, cette fillette aux allures d’écolière studieuse prend finalement le micro d’El Heddaf TV et balance sans réfléchir quelques mots à faire fondre les cœurs des plus stoïques avant de fondre en larmes dans les bras de sa mère. «Papa, nous t’aimons. Tu ne nous as jamais oubliées. Tu étais tout pour nous. Je t’aime papa. Je ne t’oublierai jamais ! » Ces paroles ont fait rasseoir une ambiance morose après que le ton se soit un peu détendu par les anecdotes que sa femme se remémorait, avec un petit sourire aux lèvres. L’innocence a tout dit. Que reste t-il à ajouter ? Repose en paix. Que Dieu t’accueille en Son Vaste Paradis. Puisse-t-il donner le courage à ta famille de surmonter ton absence.

Publié dans : Hemani

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